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BASKERVILLE – L’Âge d’or des conteurs

Bio/Bibliographie : Melville Davisson Post

21 Mai 2015, 16:10pm

Publié par Jean-Daniel Brèque

Melville Davisson Post

Lorsque, en 1951, le duo qui signait Ellery Queen dressa la liste des cent meilleurs récits ou recueils de detective fiction parus depuis 1845, voici comment il jugeait Oncle Abner, le maître du mystère :

« Tout comme, entre tous les recueils d’histoires de détection dus à des auteurs anglais, L’Innocence du père Brown de Chesterton ne le cède en qualité qu’aux Aventures de Sherlock Holmes de Conan Doyle, Oncle Abner, le maître du mystère de Melville Davisson Post n’est surpassé dans le domaine américain que par les Contes d’Edgar Poe. Cette affirmation est énoncée de façon dogmatique et sans la moindre réserve : il s’agit d’une opinion arrêtée après mûre réflexion et qui, à notre sens, sera tout aussi fondée en l’an 2000 qu’elle l’est aujourd’hui. Ces quatre livres, deux américains et deux britanniques, sont les meilleurs de leur catégorie — la crème du crime (1). Ce sont des cibles inatteignables pour tous les futurs praticiens du genre, qui ne manqueront pas de leur donner l’assaut — mais autant jeter des cailloux sur les pyramides (2). »

L’an 2000 a passé, et si nombre de spécialistes demeurent persuadés de la validité de cette opinion, si Poe, Doyle, Chesterton et leurs personnages sont bel et bien devenus immortels, Melville Davisson Post et l’Oncle Abner sont aujourd’hui tombés dans un oubli presque total, en particulier en France où les enquêtes d’Abner n’ont jamais fait l’objet d’une publication en volume, le lecteur devant se contenter de quelques nouvelles parues en revue ou en anthologie.

L’édition « Baskerville » de l’intégrale des enquêtes d’Oncle Abner est donc un véritable événement, et ce à plus d’un titre. En effet, outre son statut de classique du récit de détection anglo-saxon, l’Oncle Abner est également le premier personnage connu de récit policier historique, un registre jouissant de nos jours d’une immense popularité.

Melville Davisson Post est né le 18 avril 1869 dans le comté de Harrison, en Virginie-Occidentale, une région où sa famille était implantée de longue date. Après des études secondaires, il entre à l’université de Morgantown, où il obtient un diplôme de droit en 1892. S’il exerce par la suite le métier d’avocat, il veut aussi devenir écrivain et se fait remarquer en 1896 par un premier recueil de nouvelles, The Strange Schemes of Randolph Mason, qui sera suivi un an plus tard par The Man of Last Resort. Ces deux livres lui valent une certaine notoriété, non pour leur qualité littéraire plutôt discutable mais pour leur idée de base : Randolph Mason est un avocat véreux qui aide des criminels en leur montrant comment profiter des insuffisances de la loi. On ira même jusqu’à accuser Post d’avoir inspiré des criminels dans l’accomplissement de leurs forfaits, alors qu’il affirme avoir voulu attirer l’attention du législateur.

Dwellers in the Hills, paru en 1901, le voit changer de registre, puisqu’il s’agit d’un court roman panthéiste, presque un poème en prose, consacré au pays de son enfance. Curieusement, il rencontra plus de succès en Angleterre qu’en Amérique. Il n’est pas encore temps pour Post de renoncer au métier d’avocat, mais il se consacre à présent au droit des entreprises plutôt qu’au droit criminel.

En 1903, il épouse une jeune veuve, Ann Bloomfield Gamble Schoolfield. Le couple voyage beaucoup, en Amérique comme en Europe. Melville et « Bloom » ont un fils en février 1905, mais, hélas ! il décède dix-huit mois plus tard, victime de la fièvre typhoïde. C’est une période sombre pour notre auteur, qui doit arrêter son activité d’avocat d’affaires et souffre de sérieux ennuis de santé — on sait qu’il a suivi une cure à Brides-les-Bains, en Savoie, lorsque le couple séjourna en Europe.

Car, en effet, les époux Post décident de voyager pour oublier leur peine et, de septembre 1906 à novembre 1907, on les voit en Angleterre — où le succès de Dwellers in the Hills ouvre bien des portes à son auteur —, aux Pays-Bas, en France, en Suisse et en Italie. L’écrivain ne manque pas de prendre des notes, qui lui seront fort utiles par la suite.

Et il n’a pas oublié le personnage qui a fait sa gloire, puisque de nouvelles aventures de Randolph Mason paraissent en magazine, pour être réunies en 1908 sous le titre The Corrector of Destinies. On y retrouve un Randolph Mason profondément changé — suite à une « crise nerveuse » — qui s’est fait redresseur de torts et dont les exploits nous sont contés par son secrétaire.

C’est à partir de cette même année que Melville Davisson Post trouve sa vitesse de croisière en tant qu’écrivain, puisqu’on le voit de plus en plus régulièrement au sommaire des grands magazines de l’époque, comme The Saturday Evening Post dont il devient un des piliers, y publiant non seulement des nouvelles — dont les premières enquêtes d’Oncle Abner — mais aussi des articles sur la loi et la criminologie.

Les années suivantes voient Post se partager entre l’écriture, les voyages et la vie d’un gentleman de la haute société américaine. Il ne perd pas pour autant le contact avec ses racines et, en 1914, il se fait construire dans sa région natale une demeure qui fera longtemps parler d’elle, « The Chalet », dont le nom traduit parfaitement le style architectural, davantage adapté aux Alpes qu’aux collines de Virginie-Occidentale.

Le caractère imposant de cette maison et la richesse de sa décoration intérieure témoignent du succès que connaît Post à l’époque, notamment avec la publication en 1918 de Uncle Abner, Master of Mystery.

Malheureusement, une nouvelle tragédie le frappe l’année suivante : alors qu’elle est hospitalisée, « Bloom » contracte une pneumonie et décède le 17 décembre 1919. Melville Davisson Post en sera durablement frappé : on observe un net ralentissement de sa production au cours des deux années suivantes et, selon certains, une baisse de qualité.

Jusque-là, notre auteur s’est surtout consacré à la nouvelle policière, mais il change radicalement de registre avec le court roman The Mountain-School Teacher (1922), une allégorie religieuse sur la vie du Christ, qui enthousiasma tellement les critiques de l’époque que certains virent en son auteur un sérieux candidat au prix Nobel de littérature. On verra d’ailleurs la religion prendre de plus en plus d’importance dans l’œuvre de Post.

Après la mort de son épouse, notre auteur devient une sorte d’ermite. Il ne quitte que rarement le Chalet, où il reçoit cependant beaucoup de monde, et se consacre presque exclusivement à son travail et à ses chevaux. Car le cheval a toujours tenu une grande place dans sa vie : il pratique le polo et fait de longues randonnées dans ces collines qu’il aime tant.

L’une d’elles lui sera hélas fatale : le 10 juin 1930, il fait une chute qui déclenche une hémorragie interne. Hospitalisé à Clarksburg, il y décède le 23 après que les médecins ont diagnostiqué un très mauvais état général, sans doute dû à une cirrhose du foie compliquée de varices de l’œsophage.

Il repose au cimetière de Clarksburg, aux côtés de sa femme et de leur enfant.

L’œuvre de Melville Davisson Post est problématique à bien des égards. Nouvelliste prolifique — surtout dans le domaine du policier, et plus particulièrement du récit à chute —, il ne publia que quatre romans, dans lesquels il est difficile de voir une thématique cohérente : outre les deux titres cités plus haut, The Gilded Chair (1910), qui se voulait au départ roman sentimental, dérive en cours de route vers une histoire de péril jaune, et The Revolt of the Birds (1927) apparaît comme difficilement compréhensible, à moins qu’on y voie une parabole écologique avant la lettre.

C’est dans la nouvelle, donc, que notre auteur a donné le meilleur de lui-même, mais, là encore, son parcours est quelque peu chaotique. Après des débuts mitigés — les aventures de Randolph Mason sont parfois très médiocres —, il semble être parvenu à la maîtrise de son art durant les années 1910, pour céder souvent par la suite à la tentation de la redite.

Melville Davisson Post se souciait avant tout de la construction du récit, son but étant de parvenir au maximum de concision. En conséquence, il lui arrivait souvent de sacrifier les personnages à l’intrigue, et si les récits de l’Oncle Abner constituent son chef-d’œuvre, c’est peut-être justement parce qu’il n’a pas cédé ici à ce travers. Dans ses autres recueils de nouvelles policières — The Sleuth of St. James Square (1920), Monsieur Jonquelle, Prefect of Police of Paris (1923) et Walker of the Secret Service (1924) —, les héros sont fréquemment interchangeables, et il arrive parfois qu’ils n’apparaissent qu’au début et à la fin d’une histoire dont ils sont les narrateurs.

Avec le recul, on peut écrire que Post a été touché par la grâce lorsqu’il a créé Oncle Abner, mais il faut dire que le lieu où se déroule ce cycle lui tenait particulièrement à cœur, puisque c’était le pays de son enfance, et même la terre de ses ancêtres.

Si Post ne donne jamais le nom du « siège du comté » où se déroulent certaines de ces nouvelles, il est permis de supposer qu’il s’agit de Morgantown (3), une ville universitaire située au nord de la Virginie-Occidentale, non loin de la frontière avec la Pennsylvanie (au nord) et de celle avec le Maryland (à l’est). Ce point a son importance, car, à l’époque où se situent ces récits, c’est-à-dire avant la guerre de Sécession, la Virginie était séparée en deux régions par la barrière naturelle que constituent les monts Alleghenies. Les habitants de la partie occidentale, en grande majorité abolitionnistes, s’estimaient frustrés dans leurs droits par ceux de la partie orientale, et ils votèrent en 1863 la sécession de leur région, donnant naissance à l’État de Virginie-Occidentale.

Post ne donne pas davantage de date pour ces récits, mais certains indices permettent de dire qu’ils se déroulent dans les années 1850 (l’un des personnages parle au passé de l’avocat William Greenleaf, mort en 1853).

On a donc un contexte historique et géographique précis, qui explique et justifie la tonalité de ces récits : une région peuplée de pionniers, qui s’y sont enracinés au prix de luttes souvent âpres contre les Indiens ; une terre d’élevage, où les questions de propriété sont au premier plan des préoccupations ; une terre d’indépendance, l’isolement ayant poussé les habitants à une grande autonomie et à une certaine hostilité envers l’autorité centrale ; et, dernier point, une population profondément religieuse, chez qui domine le méthodisme qui, contrairement au calvinisme, affirme que l’homme n’est pas prédestiné.

On le verra à la lecture de ces récits, c’est ce principe qui guide Oncle Abner lorsqu’il sert la justice : s’il arrête le coupable d’un crime se doublant d’un péché mortel, il sait qu’il est promis à la potence et cela ne le trouble pas outre mesure ; par contre, quand il voit que l’action du criminel a redressé un tort, ou encore lorsqu’il a pu la prévenir, il se montre beaucoup plus indulgent et, en dernier ressort, laisse la décision à Dieu.

Mais l’essentiel, pour l’amateur de detective fiction, c’est l’implacable logique avec laquelle Abner parvient à confondre le criminel. Son sens de l’observation et de la déduction force l’admiration — même si on peut regretter que Post ne donne pas tous les indices au lecteur pour lui permettre de résoudre l’énigme, une règle qui ne sera codifiée que durant l’âge d’or du genre.

Les nouvelles composant ce livre ont une histoire éditoriale un peu complexe. Les dix-huit premières ont été recueillies dans Uncle Abner, Master of Mystery, paru en 1918, trois d’entre elles étant inédites. Pour des raisons inconnues, l’auteur et son éditeur ont choisi de les présenter dans un ordre défiant toute logique, en partie — devine-t-on — pour ouvrir et fermer le livre par deux des textes les plus mémorables. Charles A. Norton, qui a consacré une étude biographique à Melville Davisson Post (4), a eu accès aux papiers de l’auteur, notamment à certains manuscrits, et a reconstitué l’ordre de rédaction des textes, qui est celui que nous avons choisi. On le verra, la tonalité de ces dix-huit récits évolue de façon sensible, et on peut même les diviser en deux époques, la première étant celle où le narrateur, le jeune Martin, est le témoin direct des événements, alors que, dans la seconde, il se contente de relater des épisodes auxquels il n’a pas participé.

Une troisième époque pourrait être constituée des quatre derniers récits, parus dix ans après le premier recueil, et qui n’avaient jamais été réunis en volume du vivant de l’auteur. On trouvera parmi eux l’une des meilleures nouvelles de ce livre, mais aussi l’une des plus faibles. J’ai préféré présenter l’intégrale des enquêtes d’Oncle Abner plutôt qu’un florilège, qui aurait forcément frustré le lecteur.

Oncle Abner devait connaître un relatif regain de popularité durant les années 1950, notamment grâce à Ellery Queen qui, non content de lui tresser des louanges comme nous l’avons vu, réédita nombre de ses nouvelles dans le magazine portant son nom — dont plusieurs furent traduites dans Mystère Magazine, son édition française. À signaler que John F. Suter (1914-1996) rédigea de nouvelles aventures d’Oncle Abner à la demande des ayants droit de Melville Davisson Post, mais que seules cinq d’entre elles figurent dans son recueil Old Land, Dark Land, Strange Land (1996).

En 1974, une petite maison d’édition animée par des amateurs de littérature policière publia les quatre récits inédits en volume ; trois ans plus tard, c’est le grand spécialiste Allen J. Hubin qui dirigeait une intégrale pour un éditeur universitaire ; enfin, l’éditeur canadien The Battered Silicon Dispatch Box annonce pour un avenir indéterminé une intégrale en trois volumes de l’œuvre de Melville Davisson Post, où Oncle Abner figurera en bonne place, avec en bonus la réédition de l’essai biographique de Charles A. Norton.

Il semble donc qu’une redécouverte de Post soit proche.

À ma modeste échelle, je compte inscrire au catalogue de cette collection un livre intitulé The Nameless Thing (1912), faux roman constitué de nouvelles dont certaines sont les plus remarquables de l’auteur, ainsi qu’un recueil de ses meilleurs récits.

Jean-Daniel Brèque

  1. En français dans le texte.
  2. Queen’s Quorum : A History of the Detective-Crime Short Story As Revealed by the 100 Most Important Books Published in this Field Since 1845 (première édition : 1951).
  3. C’est en tout cas ce que font Tom et Enid Schwarz, éditeurs de The Methods of Uncle Abner (1974) dans leur préface, dont j’ai tiré les informations ici données.
  4. Melville Davisson Post : Man of Many Mysteries (Bowling Green University Popular Press, 1973). C’est de cet ouvrage que sont tirés la plupart des éléments de la biographie de Post figurant dans cette présentation.
Bio/Bibliographie : Melville Davisson Post

Bio/Bibliographie : Melville Davisson Post

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