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BASKERVILLE – L’Âge d’or des conteurs

E. Phillips Oppenheim - Le Complot : préface de J.-H. Rosny Jeune (édition de 1911)

21 Septembre 2015, 17:41pm

Publié par Fabrice Mundzik

Préface signée J.-H. Rosny Jeune, pour le roman Le Complot, de Philipps Oppenheim, paru aux éditions Tallandier (coll. Les Romans mystérieux) en 1911.

Merci à Jean François Le Deist pour ce document.

* * *

PRÉFACE

Nos meilleurs écrivains, continuateurs de l'école réaliste de Balzac, Flaubert, Goncourt, Zola et Daudet, écrivent l'histoire anecdotique de la vie des hommes. Ils choisissent les sujets les plus humbles, une jeune fille, un jeune homme, un enfant. Avec beaucoup de perspicacité et d'esprit d'observation, ils nous intéressent à des faits, à des paroles qui sont les faits, les paroles que nous accomplissons, que nous prononçons nous-mêmes tous les jours. Un doux scepticisme, une ironie sans cruauté, un comique fin, spirituel, relèvent leurs ouvrages écrits dans une langue simple et nuancée ; on éprouve à les lire une joie apaisante, une sorte de confort analogue à celui que donne le foyer en hiver, après une longue course dans la pluie, dans la neige... L'âme ne s'émeut guère ; elle cherche le repos, la sécurité, se délectant de tant d'images ingénieuses, d'idylles sans faste, d'amours sans passion, d'espérances modestes, à portée de la main.

Les Anglo-Saxons, dont le génie, parmi les races civilisées, se rapproche le plus du nôtre ont donné l'exemple et le donnent encore d'un roman d'aventure sauvé de la banalité par un effort considérable d'invention et l'emploi de moyens dramatiques autorisant des caractères dont l'énergie se communique au lecteur et l'arrache à la trompeuse sécurité des décadences.

On sent que cette littérature ne s'élèvera que peu à peu aux formes artistes, mais le jour où elle y parviendra, ce sera avec un apport infiniment plus riche que celui de notre roman français, cantonné dans l'analyse de créatures et de situations trop simples et trop faibles. La vogue des romans anglais chez nous, aussi bien ceux des Rudyard Kippling, des Wells, des Hardy, que ceux des Hope, des Oppenheim, des Doyle, des Green (1), répond à un besoin ; on y trouve de l'âpreté, de la naïveté, quelque chose de véhément, de dramatique qui plaît à nos palais émoussés et fait passer sur bien des défauts.

Il faut vivre d'abord ; une littérature toute formelle s'anémie et meurt. Dans une certaine limite, la robuste imagination populaire, et cette crédulité que l'art transforme en une meilleure espérance, sont le pain quotidien du génie national que les nourritures exceptionnelles finiraient par tuer. Un bon roman à péripéties nombreuses, et qui veuille bien se priver de l'élément morbide des crimes passionnels, s'intéresser à autre chose qu'à d'affreux gredins et à des prostituées, serait une bénédiction.

Le Complot d'Oppenheim est peut-être ce roman-là. C'est une histoire où la vie éclate avec une force singulière. L'auteur ose. concevoir une humanité qui agit. Ses caractères, bien que forcés, afin, de leur donner les proportions du drame, se rapprochent assez de nous pour être vraisemblables et relèvent assez de l'invention pour attirer notre curiosité. On sort de là avec du goût pour l'action ; car le scepticisme, si aimable et ingénieux soit-il, détruit nos images motrices, tandis que l'espèce de naïveté propre aux Anglais nous donne au contraire l'envie d'agir.

M. Philipps Oppenheim montre à l'extrême les dons des grands conteurs, possédés jadis chez nous par les Dumas, les Sue, les Hugo. Il suggère une vie héroïque. Que le complot du duc Souspennier réussisse, cela nous intéresse assez pour nous faire comploter avec lui. Nous participons de tant d'espérances soudain déchaînées, et, si l'on peut critiquer ces espérances comme basées sur la guerre, le massacre, la ruine des nations, on ne saurait nier qu'elles existent dans des millions d'êtres humains et qu'elles y déterminent des émotions puissantes valant la peine d'être vécues, quittes, d'ailleurs, à les dériver vers de plus humbles réalisations.

Disons que, par leur vigueur, leur rusticité, ces émotions sont saines. Elles ne nous induisent pas à ce périlleux recroquevillement sur soi, qui conduit à la recherche de jouissances perverses (2). C'est rude et franc, un peu trop d'une seule pièce, j'en conviens, mais jeune, frais, pathétique. Peut-être y puisera-t-on une ardeur inconsidérée ; toujours n'y perdra-t-on pas l'amour de la vie et le respect du prochain.

Ce roman offre, d'autre part, un intérêt historique assez inattendu : il nous dévoile l'extrême souci que les Anglais prennent de l'accroissement des Allemands, et cette persuasion où ils sont d'une guerre probable avec la pacifique Germanie, persuasion qui pourrait quelque jour entraîner de funestes conséquences. L'augmentation de la flotte allemande est, en Angleterre, un sujet perpétuel d'inquiétude, au point de devenir un argument électoral. L'immense succès du Complot montre que cette œuvre d'imagination correspondait, par certains points, à l'esprit public (3).

La sagesse anglaise n'a pas répugné à voir la faiblesse du Royaume-Uni dénoncée, et n'a pas craint d'envisager l'avenir avec cette menace d'un rival habile et persévérant.

Les événements diront ce que valait cette crainte : le roman de Philipps Oppenheim en fixe le souvenir dans une œuvre intéressante.

Le duc de Souspennier est un vieux noble français, royaliste impénitent qui rêve de devenir le Richelieu d'un nouveau roi. Le rétablissement de la monarchie en France par des moyens de propagande intérieure lui paraissant impossible, il aura recours aux grands moyens de la politique internationale, et s'efforcera de déchaîner la guerre entre l'Angleterre et l'Allemagne : celle-ci s'engagera, en outre, à envahir la France et à rétablir la monarchie dans la personne de deux jeunes fiancés, issus des Bourbons.

Sur cette formidable donnée, Philipps Oppenheim charpente un roman des plus ingénieux. Le duc doit, pour arriver à ses fins, dérober les papiers de l'amiral lord Wolfenden, auteur d'un plan de mobilisation. Comment il y parvient et les obstacles qu'il rencontre ensuite, sont des secrets qu'il faut laisser au lecteur la joie de découvrir, mais je veux insister sur l'envergure d'une pareille conception et sur la carrière qu'elle ouvre aux péripéties les plus dramatiques, les plus amusantes. L'auteur a donné à la figure du conspirateur moderne un relief étonnant sans lui enlever l'impression de faiblesse humaine qu'il est indispensable de trouver dans ces héros de l'intrigue et de l'aventure si l'on veut éviter l'absurde. Je crois que ce roman trouvera en France le grand succès qu'il eut en Angleterre.

J.-H. ROSNY Jne, de l'Académie Goncourt.

  • (1) J.-H. Rosny Jeune a traduit Le Crime de Gramercy Park, ainsi que L'Enfant millionnaire, de Anna Katharine Green.
  • (2) Quelques années plus tard, en 1929, J.-H. Rosny Jeune publiera Les Plaisirs passionnés, un roman qui débute par... une partouze !
  • (3) "L'Esprit public" est le titre générique d'une série de romans publiés par J.-H. Rosny Jeune depuis 1909.
Philipps Oppenheim - Le Complot : préface de J.-H. Rosny Jeune (édition de 1911)

Philipps Oppenheim - Le Complot : préface de J.-H. Rosny Jeune (édition de 1911)

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