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BASKERVILLE – L’Âge d’or des conteurs

Bio/Bibliographie : Headon Hill

12 Mai 2015, 08:57am

Publié par Jean-Daniel Brèque

Headon Hill

Longtemps l’écrivain qui signait « Headon Hill » souffrit de la réputation d’être un tâcheron, dont les livres n’avaient pour les collectionneurs qu’un seul intérêt, à savoir leur rareté qui en faisait des pièces très convoitées. Dans son anthologie Detection by Gaslight (1), Douglas G. Greene qualifie son talent de « minime » et assure que la nouvelle qu’il a sélectionnée est l’un des rares textes « notables » dus à sa plume. Et même les compliments des critiques contemporains de l’auteur sont parfois à double tranchant — de Mille Desseins Mauvais, The Stage écrivait : « Le regretté Guy Boothby lui-même n’a jamais imaginé point de départ aussi magnifiquement absurde que celui de Millions of Mischief. »

On a trop tendance à se fier à l’avis des critiques, surtout lorsque les livres qu’ils jugent sont inaccessibles. Mais voilà : avec l’avènement de l’impression à la demande et des sites de lecture en ligne, qui mettent à disposition des ouvrages tombés dans le domaine public, il est aujourd’hui possible de lire quantité de livres vilipendés de l’Angleterre victorienne et édouardienne, et donc de se forger sa propre opinion.

C’est à l’automne 2011 que j’ai plongé dans l’œuvre de Headon Hill, intrigué par certains commentaires qui le comparaient — pour le dénigrer — à l’un de mes auteurs préférés parmi ses contemporains, à savoir Richard Marsh. Autant l’avouer, j’ai aussitôt été séduit. Tout comme Marsh, Hill s’est montré des plus prolifique : une soixantaine de livres entre 1893 et 1926, dans leur majorité des romans policiers et de suspense ; tout comme l’auteur du Scarabée, il a publié d’incontestables chefs-d’œuvre, mais aussi quelques romans moins réussis, voire franchement ratés ; et tout comme l’auteur de Curios, il a construit une œuvre attachante où apparaissent quelques leitmotive fort intéressants.

Et pendant que je fourbissais mes armes, sélectionnais une première série d’ouvrages à traduire en priorité, découvrais dans les archives quelques traductions françaises tombées dans l’oubli et susceptibles d’être rééditées, Bob Adey, un érudit anglais, préparait de son côté la redécouverte de Headon Hill dans son pays d’origine, un projet qui s’est concrétisé en 2012 par la publication de deux ouvrages monumentaux rééditant la quasi-totalité des nouvelles de detective fiction de notre auteur : Sebastian Zambra, Detective et The Solutions of Radford Shone (2).

Comme l’explique Bob Adey dans son introduction au premier de ces ouvrages, notre auteur a débuté dans l’équipe de George Newnes, le fondateur de The Strand Magazine, mais il s’est plus particulièrement illustré dans les pages de The Million, où il a créé Sebastian Zambra, le détective photographe, mais aussi imaginé une série de nouvelles de suspense racontées chacune par un membre du gouvernement de Sa Gracieuse Majesté.

Francis Edward Grainger est né en 1854 (ou 1857 — les sources divergent) dans le Suffolk ; son père était un clergyman gallois qui avait enseigné à Eton avant d’être nommé vicaire de Penn, dans le Buckinghamshire. C’est à Eton que Francis Grainger fit ses études, avant de s’engager dans l’armée, puis d’être employé à la Compagnie des Indes orientales, ce qui l’amena à voyager aux Indes mais aussi en Amérique. Marié en 1882, il se lance dans le journalisme à Londres alors même qu’il s’établit à Totland, sur l’île de Wight.

Cette île — et plus généralement la côte sud de l’Angleterre — joue un rôle important dans la vie et la carrière de notre auteur. C’est là qu’il y trouve son pseudonyme : Headon Hill est une formation rocheuse remarquable de la pointe ouest de l’île, donc proche de Totland. Par la suite, Mr. et Mrs. Grainger demeureront dans la station balnéaire de Budleigh Salterton, dans le Devon, où notre auteur décédera le 2 février 1927 des suites d’une longue maladie. Malheureusement, on ne connaît que peu d’entretiens et d’articles à lui consacrés, et il n’existe que de rares informations sur sa vie, en dehors de celles que l’on peut glaner dans ses livres. Quant à une photo de l’auteur, inutile d’y penser.

Il semble que sa carrière se divise grosso modo en deux époques : d’abord nouvelliste prolifique, il publie quantité de récits courts dans The Million à partir de 1892 — les enquêtes de Sebastian Zambra, qui paraissent en deux séries de douze nouvelles en 1892 et 1893, pour se conclure par un court roman, The Mystery of Kennett’s Cross, publié en 1894 ; s’intercalent entre ces séries les Cabinet Secrets, treize nouvelles publiées en 1892 et 1893, avec apparition de Zambra dans une seule d’entre elles.

Après cette première rafale, fort impressionnante, Hill ne s’adonnera plus que rarement au texte court : c’est un magazine intitulé The Woman at Home qui lui donnera l’occasion de s’illustrer avec des énigmes pour enfants (dix nouvelles entre 1893 et 1894) et il y créera plus tard le personnage de Radford Shone (douze nouvelles en 1905 et 1906), une des premières parodies — d’ailleurs fort savoureuse — du célèbre détective de Conan Doyle.

Mais il est difficile d’établir une chronologie exacte des fictions courtes signées Headon Hill, dans la mesure où on n’a pas encore recensé toutes leurs publications en revue ou en journal. Nombre de nouvelles recueillies en volume entre 1900 et 1910 ont pu paraître avant le tournant du siècle.

Notre auteur va bientôt se consacrer presque exclusivement au roman, et c’est en 1894 que sort le premier d’une longue série, The Rajah’s Second Wife, où il est bien entendu question de l’Inde, tout comme dans le recueil intitulé The Divinations of Kala Persad and Other Stories (1895), où nous découvrons un détective hindou, pour quatre enquêtes restées hélas sans lendemain (fidèle au poste, Zambra étoffe le sommaire avec deux nouvelles inédites).

Par la suite, Headon Hill, régulier comme un métronome, publie une moyenne de deux romans par an puis, après une légère baisse de rythme après la Grande Guerre, il semble retrouver la forme au début des années 1920, où il conclut sa carrière par une demi-douzaine de livres dont la toute dernière enquête de Sebastian Zambra, The Narrowing Circle (1924), un roman qui présente la particularité d’être raconté à la première personne par le meurtrier — ce que le lecteur sait dès le début : il ne s’agit pas d’un roman d’énigme comme Le Meurtre de Roger Ackroyd, qui paraîtra deux ans plus tard, mais d’un roman de suspense.

Au début de sa carrière, il est fréquent que Hill cède aux sirènes de l’exotisme : nous avons déjà évoqué l’Inde, et c’est au Klondike que se passe en partie Spectre Gold (1898), alors que The Zone of Fire (1897) nous emmène dans les sables du désert ; mais nous avons affaire ici à des romans d’aventures (aux intrigues d’ailleurs abracadabrantes) plutôt qu’à des romans de suspense. Ce genre est plus franchement abordé dans The Queen of Night (1896), où notre auteur travaille dans un des registres préférés de Robert Barr, à savoir l’histoire de croisière — la dimension criminelle en plus. Puis Headon Hill se fait remarquer par un roman d’espionnage novateur, The Spies of the Wight (1899), dont l’action se situe sur son île bien-aimée, « la première œuvre de longue haleine consacrée aux agissements d’espions allemands sur le sol anglais, signe que l’Allemagne avait remplacé la France dans le rôle du futur ennemi du royaume (3) ».

Par la suite, Headon Hill s’orientera presque exclusivement vers le policier et le suspense et ancrera ses fictions dans le sud de l’Angleterre, utilisant souvent des décors réels même s’il altère les noms de lieux pour les besoins de l’intrigue. Ce qui n’a pas empêché un lecteur de son roman The Cottage in the Chine (1913) de reconnaître sa propre demeure dans le cottage en question.

Comme nombre de ses confrères et consœurs œuvrant dans le registre du policier édouardien, Headon Hill a hélas peu intéressé les éditeurs français. Outre quatre enquêtes de Zambra traduites par René Lécuyer dans la revue Lisez-Moi Aventures des éditions Tallandier (4), seuls six de ses romans ont été publiés dans notre pays, surtout en feuilleton dans la presse, trois d’entre eux ayant fait l’objet d’une édition en volume : Sous peine de mort ! (The Duke Decides, 1903) traduit par F. Delmont, paru aux éditions du Monde illustré en 1907 ; Sergius Varndyke (The One Who Saw, 1905) traduit par H. Charron, paru en feuilleton dans Le Journal des débats en 1913, que je compte rééditer prochainement dans cette collection sous le titre Le Grand Médico ; Les Vengeurs (The Avengers, 1906), paru en feuilleton sans nom de traducteur dans Le Temps en 1906, déjà paru dans cette collection ; Juste crime (Her Splendid Sin, 1908), traduit par Marion Gilbert (5) et Madeleine Duvivier, paru chez Flammarion en 1910 — un roman mineur où l’eau de rose tend à l’emporter sur le suspense ; Comme dans un rêve (Millions of Mischief, 1905), paru en feuilleton dans Le Journal des débats en 1908, dans une traduction signée E. & M. Bordreuil, puis en deux volumes dans la collection Fama des éditions de la Mode nationale en 1927, réédité sous le titre Mille Desseins Mauvais ; et enfin, L’Ombre du mort (The Hidden Victim, 1907), traduit par M. Bordreuil et paru en feuilleton dans Le Journal de Genève fin 1919 et début 1920, également paru dans cette collection.

Il est possible de dégager des intrigues de Headon Hill quelques traits saillants qui se retrouvent dans tous les romans parus en « Baskerville ». Le héros est bien souvent un jeune Anglais de bonne famille, voire un membre de la noblesse, que sa faiblesse de caractère ou un banal coup du sort ont placé dans une situation délicate. Piégé par des malfaiteurs qui le tiennent sous leur coupe, il lutte pour ne pas verser dans la franche criminalité, aidé par l’amour que lui porte une pure jeune fille anglaise, et aussi par une figure paternelle qui est bien souvent le moteur de l’action — à moins que la pure jeune fille ne se révèle être une héroïne qui n’a pas froid aux yeux.

Cette situation de départ, que l’on peut juger stéréotypée, se prête à de multiples variations souvent originales, même si l’auteur surcharge son intrigue de coïncidences et de retournements de situation, ce qui est un peu son péché mignon. On le voit dans Mille Desseins Mauvais, où le héros se retrouve dans une situation tout sauf enviable, puisqu’il entame son récit dans l’attente de son exécution !

Qu’il me soit permis d’émettre ici une hypothèse : je me demande si Alfred Hitchcock n’a pas lu les romans de Headon Hill ; on y retrouve en effet certaines caractéristiques de ses scénarios : le « faux coupable » qui doit prouver son innocence ; l’héroïne qui se découvre des ressources insoupçonnées, ainsi d’ailleurs que des tendances dominatrices ; le complot dont les enjeux dépassent les protagonistes ; une utilisation pertinente des décors naturels ; sans parler, bien entendu, des ressorts du suspense proprement dit : en les lisant attentivement, on appréciera l’intelligence avec laquelle l’auteur distille ses informations et, surtout, la façon dont les quiproquos entre deux personnages ne disposant pas des mêmes données sont générateurs de suspense et de tension. Et il y a, bien sûr, le climax final, qui, s’il est libérateur, laisse néanmoins planer une légère incertitude — un trait commun à la plupart des romans de notre auteur qui, avec le recul, apparaît comme bien subversif…

Jean-Daniel Brèque

  1. Dover, 1997.
  2. The Battered Silicon Dispatch Box, 2011 (publiés en fait en 2012), Bob Adey, éd.
  3. I. F. Clarke, in Great War with Germany, 1890-1940 : Fictions and Fantasies of the War-to-Come, Liverpool University Press, 1997.
  4. Le Missel enluminé (The Clue of the Painted Missal, n° 12, 1/11/1948), La Feuille sèche (The Clue of the Withered Leaf, n° 24, 1/5/1949), La Maison du douaire (The Clue of the Poppy-Head Pillow, n° 33, 15/9/1949) et Neptune (The Clue of the Destitute Mariner, n° 38, 1/12/1949).
  5. Marion Gilbert, alias Odette Bussard, née Maurel (1876-1951), connut une certaine notoriété dans l’entre-deux-guerres grâce à des romans comme Le Joug (1925), qui rata de peu le prix Fémina mais fut couronné en Angleterre. En collaboration avec sa sœur aînée, qui signait Madeleine Duvivier, elle réalisa plusieurs traductions prestigieuses, dont celles de Jane Eyre et de David Copperfield, mais traduisit aussi des romans policiers de Fred M. White et Edgar Wallace.

Grande nouvelle ! Grâce au site de l'éditeur "The Battered Silicon Dispatch Box", nous avons enfin une photographie de Headon Hill !

Bio/Bibliographie : Headon Hill

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